mercredi 3 février 2010

La femme comestible de Margaret Atwood

Elle a signé une trentaine d'ouvrages, traduits dans plus de cinquante langues. Auréolée de prix, Margaret Atwood fait partie, à bientôt 70 ans, des écrivains dits « nobélisables ». Et voici qu'on réédite son premier roman, paru lorsqu'elle avait à peine 30 ans.


C'est frappant. Frappant de voir à quel point on reconnaît, dans La femme comestible (Ed. Robert Laffont, Coll. Pavillons poche), le ton de la célèbre romancière canadienne. Son ton ironique, cinglant, décapant.

Haro sur les stéréotypes

Frappant aussi de constater que déjà, dans cette oeuvre de jeunesse, il y avait ce questionnement des comportements sociaux qui allait traverser son oeuvre entière. Cette remise en question des stéréotypes féminins, pour commencer.

Se marier, ou pas? Avoir des enfants, ou pas? Se fondre dans le moule, ou pas? Ce sont les questions que se pose Marian, l'héroïne de La femme comestible.

Ce roman, paru il y a quarante ans au Canada anglais, nous plonge dans l'atmosphère des années 1960, avant la libération sexuelle et l'essor du féminisme.

À cette époque pas si lointaine, les femmes portaient encore une gaine. La pilule ne faisait pas encore partie des moeurs. Et le célibat féminin après 25 ans était tabou.

Et puis, souvenez-vous: les jeunes femmes actives sur le marché du travail ou inscrites à l'université étaient priées, pour la plupart, de renoncer à leur autonomie, sitôt qu'on leur passait la bague au doigt.

Les angoisses de Marian

Alors, que fera Marian? Son fiancé lui a fait la grande demande, elle doit se décider. Aussi bien lui qu'un autre, après tout. Alors, elle dit oui. La pauvre.

La voici rongée par l'angoisse, anxieuse comme elle ne l'a jamais été. Elle multiplie les comportements bizarres, inattendus. Tout en se remettant constamment en question. En s'autocritiquant.

C'est elle, la détraquée, qu'elle se dit. C'est à elle de plier, après tout, de se faire une raison. Mais c'est plus fort qu'elle. C'est comme si quelqu'un d'autre agissait à sa place, la tirait malgré elle vers un monde irrationnel.

Elle lutte avec elle-même, au bord de la folie. Tant et si bien que tout se déglingue dans sa vie. À commencer par son rapport à la nourriture. Elle en vient à ne plus pouvoir rien avaler.

Riche métaphore: Marian a peur d'être avalée elle-même. Peur d'être avalée par son futur mari, par son nouveau rôle d'épouse, par la maternité... par la société tout entière.

Mise en garde à rebours

L'aliénation des femmes. Voilà bien le thème central de La femme comestible. Où, sur un mode parfois fantaisiste, à partir de situations souvent farfelues, la jeune Margaret Atwood jetait un regard acéré sur les pièges de la féminité.

Bien sûr, quarante ans plus tard, les mentalités ont évolué, les femmes ont changé. Mais jusqu'à quel point? Jusqu'à quel point s'est-on débarrassé des stéréotypes féminins?

La femme comestible sonne aujourd'hui comme une mise en garde. À rebours. Et l'on ne peut s'empêcher de se demander combien de Marian luttent encore pour exister comme femmes sur cette planète.

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